Les collectionneurs, dont les hommes d'affaires belges Fernand Huts et Marc Coucke, s'arrachent les squelettes de T-rex. Et privent les paléontologues d'objets de recherche.
Enquête par
Catherine Cochard («Tribune de Genève»)
Publié le 19/05/2026
Trey est un vieux monsieur de 66 millions d'années. Ce fossile de tricératops avait été découvert en 1993 puis exposé, jusqu'en 2023, au Wyoming Dinosaur Center. Fin mars, sa mise aux enchères sur Joopiter – la plateforme du musicien Pharrell Williams – a atteint 5,5 millions de dollars (4,7 millions d'euros).
C'est une première pour Joopiter. Jusqu'alors, le site ne vendait que des baskets de collection et autres raretés de la pop culture, mais pas de dinosaures. Cette vente est pourtant symptomatique de la frénésie des collectionneurs pour les fossiles comme Trey. Ce très jeune marché – il n'a pas dix ans – attire les super-riches prêts à dépenser des sommes folles pour décrocher des squelettes dignes des plus grands musées d'histoire naturelle. A tel point que la cote des « monstres » venus d'un autre temps ne cesse de grimper : ils représentent aujourd'hui d'excellents objets d'investissement et de spéculation.
Cette financiarisation inquiète les paléontologues. Parmi eux, Lionel Cavin, du Muséum d'histoire naturelle de Genève : « Les spécimens qui passent en mains privées disparaissent. C'est une perte d'informations pour les chercheurs, qui n'ont alors plus la possibilité de les étudier et d'en tirer des conclusions sur la pathologie ou la biologie de l'espèce. Ces squelettes et ossements sont des objets de sciences, et non des objets d'art ! »
« Des clients prêts à enfourcher le tricératops... »
Des collectionneurs fortunés et férus de dinosaures, Pauline Lallement en a rencontré un certain nombre pour rédiger son livre,
Jurassic Fric : la nouvelle ruée vers l'or, qui vient de paraître. Durant trois ans, la journaliste française a enquêté sur la voracité des nantis pour les fossiles monumentaux : « Contrairement aux collectionneurs d'art, qui restent très discrets, les acheteurs de T-rex et autres carnivores préhistoriques cultivent un certain exhibitionnisme. Ils parlent de leurs acquisitions devant les caméras, montrent volontiers ce qu'ils viennent d'acquérir. »
Les hommes d'affaires belges Fernand Huts et Marc Coucke lui ont notamment ouvert leurs portes. Le premier a acquis le T-rex Trinity pour 5,5 millions de francs suisses (6 millions d'euros) à Zurich, le second a acheté Vulcain, un squelette d'apatosaure, pour environ 6 millions d'euros. « Cette fierté des acquéreurs de dinosaures, cette envie irrépressible de montrer le leur, fut une porte d'entrée vers ce monde passionnant à observer et à raconter », raconte Pauline Lallement.
La psychologie des acheteurs de dinosaures est assez... caricaturale. « L'achat d'un dinosaure est une démonstration de force virile », ajoute Pauline Lallement. « C'est l'apanage des vainqueurs de la nouvelle économie, des quadragénaires et quinquagénaires qui ont remporté une jolie mise, avec la vente d'un logiciel par exemple, ceux qui ont fait fortune rapidement et cherchent un totem à la mesure de leur fulgurante réussite. »
Pour satisfaire les ego gonflés à bloc des milliardaires, le dinosaure doit incarner la domination, observe Pauline Lallement. Aussi, dans la salle des ventes, le paisible herbivore fait pâle figure face au prédateur sanguinaire. « La cote des brachiosaures est plus basse que celle des carnivores », note-t-elle. « Un T-rex monstrueux et dont le squelette a été remonté dans une position agressive, c'est l'idéal. »
Les maisons de ventes ont d'ailleurs parfaitement intégré cette dimension allégorique. « Le commissaire-priseur va chercher des clients prêts à enfourcher le tricératops... », imagine la journaliste. « À dompter, fort de sa réussite financière, le spécimen le plus carnassier. » Couplez ce narratif puissant à la rareté et à la monumentalité de ces reliques du crétacé, et vous obtenez la recette parfaite pour une enchère qui s'envole.
Ce qui a changé, c'est la monétisation
Cette « dinomania » n'est pas un phénomène nouveau, rappelle Lionel Cavin. Le paléontologue date même cet engouement « à bien avant
Jurassic Park », le film de Steven Spielberg sorti en 1993 : « Quand Diplodocus est arrivé, au tout début du siècle passé, au Muséum national d'histoire naturelle de Paris, c'était une star ! Puis, en 1915, la première reconstitution d'un squelette complet de T-rex a été installée à l'American Museum of Natural History de New York. Il est à son tour devenu une vedette qui attirait les foules. »
Ce qui a changé n'est pas l'attrait du public pour les fossiles maous, mais la monétisation de cette fascination. Et l'inflation vertigineuse des prix des squelettes de dinosaures évince forcément les intéressés les moins fortunés. « Je dispose de quelques milliers de francs pour organiser des missions sur le terrain ou acheter de petites pièces de recherche ; ces offres à plusieurs millions sont inaccessibles pour une institution comme la nôtre », regrette Lionel Cavin.
Or, un musée doit continuer d'émerveiller le public en l'attirant avec des pièces monumentales. « Actuellement », poursuit le paléontologue, « le Muséum est en rénovation. Durant ce temps de fermeture, nous recherchons des pièces à même de faire se déplacer les foules lorsque nous rouvrirons. Or, il est aujourd'hui devenu très difficile de trouver un géant à exposer. »
Régulièrement, pourtant, des collectionneurs privés approchent les institutions pour leur proposer de prêter un spécimen spectaculaire, explique Lionel Cavin : « Le problème, c'est qu'en exposant un dinosaure appartenant à un privé, le musée lui confère un vernis de respectabilité qui servira,
in fine, à faire exploser sa valeur lors d'une potentielle revente future. L'institution ne doit pas se laisser instrumentaliser et participer à la spéculation financière. »
Les dons, inaliénables, ne présentent pas ce type de problème, mais ils ne sont pas sans risque. « J'ai dû refuser un don, il n'y a pas longtemps, parce que l'origine du spécimen n'était pas suffisamment claire », témoigne Lionel Cavin. Les musées ne peuvent tout simplement plus se permettre d'abriter le fruit de pillages ou de trafics internationaux.
Cet article, écrit par la
Tribune de Genève, a été publié grâce aux échanges d'articles au sein de la
Leading European Newspaper Alliance (LéNA), l'alliance entre journaux européens de qualité dont
Le Soir est membre fondateur.
Des enchères à millions
Ancien magicien passé maître dans l'art de la mise en scène, Christian Link sait raconter des histoires à même de passionner les collectionneurs. C'est lui qui est à l'origine de la vente à Zurich, par la maison Koller, du T-rex Trinity. Le monstre a donc été acquis par le Belge Fernand Huts pour un total de quelque 6 millions d'euros, en avril 2023. « Ce que je cherche à créer, quand je propose une telle pièce, c'est une émotion », commente le Zurichois, qui travaille aujourd'hui pour la maison Phillips à New York.
Trinity n'est pas un squelette de spécimen unique, mais l'assemblage de trois différents. « Ces fossiles étaient déjà passés aux enchères séparément », explique Link. « Il fallait donc leur trouver un
storytelling innovant pour appâter les collectionneurs. » Pour nimber son hybride d'une aura de légende, le Zurichois l'a renommé Trinity, en écho à la trinité des spécimens qui le composent : « Pour ancrer cette nouvelle identité, il fallait une image forte, qui marque les esprits et les réseaux sociaux. Nous avons donc photographié le squelette en le mettant en scène de manière théâtrale sous des néons rouges. Ça le rendait encore plus terrifiant ! »
Pourquoi les milliardaires veulent-ils un monstre de 12 mètres de long dans leur salon ?
« Je pense que le monde de l'art contemporain traverse une petite crise depuis quelques années, les collectionneurs s'ennuient un peu », avance Link. Dans les cercles ultra-fortunés, à l'en croire, tout le monde aurait son Basquiat ou son Warhol : « Un tableau, c'est juste un morceau de toile avec un peu de peinture dessus. Alors qu'un squelette de dinosaure, c'est ce qu'il reste d'un foutu monstre qui se promenait il y a 66 millions d'années sur terre. C'est incroyable ! »
Que pense Christian Link des inquiétudes des paléontologues ? « Nous ne privons personne, mais participons au contraire à maintenir l'intérêt du public pour les dinosaures ! D'ailleurs, actuellement, ce ne sont pas les collectionneurs privés qui s'emparent des meilleurs fossiles, mais Abou Dhabi qui aspire les pièces les plus exceptionnelles pour son musée d'histoire naturelle. » Le Département de la culture et du tourisme de l'émirat a notamment acquis le T-rex Stan en 2020 pour 31,8 millions de dollars (27 millions d'euros)...
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